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Le vrai devient réalité

… Projeter ma marque hors de moi, je l’ai fait !
Quand j’étais enfant…
Mes mains et mes pieds trempés dans la couleur, puis appliqués au support, et voilà, j’étais là, en face de tout ce qui était psychologique en moi. J’avais la preuve d’avoir cinq sens, de savoir me faire fonctionner !
Puis j’ai perdu l’enfance… comme tout le monde d’ailleurs (il ne faut pas se faire d’illusions) et, adolescent, à répéter ce petit jeu-là, j’ai très vite rencontré le néant.
Je n’ai pas aimé le néant, et c’est ainsi que j’ai fait connaissance avec le vide, le vide profond, la profondeur bleue !
Adolescent, je suis allé signer mon nom au dos du ciel dans un fantastique voyage réalistico-imaginaire un jour où j’étais allongé sur une plage à Nice… Je hais les oiseaux depuis ce temps-là d’ailleurs, car ils tentent de faire des trous dans ma plus grande et plus belle œuvre ! Les oiseaux doivent disparaître !
Arrivé là, dans l’aventure monochrome, je ne me faisais plus fonctionner ; j’étais fonctionnant.
Je n’étais plus moi ; je, sans « je », faisais corps avec la vie elle-même. Tous mes gestes, déplacements, activités, créations, étaient cette vie originelle, ou essentielle elle-même. C’est à cette époque que je disais : « La peinture n’est plus pour moi en fonction de l’œil. Mes œuvres ne sont que les cendres de mon art. »
Je monochromisais mes toiles avec acharnement, puis le bleu tout-puissant se dégagea et règne encore et pour toujours.
C’est alors que je me suis méfié, j’ai pris des modèles dans l’atelier, pour peindre non pas d’après modèle mais en leur compagnie.
Je passais trop de temps dans l’atelier, je ne voulais pas rester ainsi tout seul dans le vide bleu merveilleux qui y croissait.
Ici le lecteur va sourire sans doute… Mais attention, j’étais conscient de n’avoir toujours pas le vertige qu’ont eu tous mes prédécesseurs devant le vide absolu que doit être et qu’est l’espace pictural réel… Mais combien de temps cela durerait-il encore ?
Autrefois, le peintre allait au motif, travaillait dehors, dans la campagne ; il avait les pieds sur terre, c’était sain !
Aujourd’hui la peinture de chevalet, académisée complètement, a fait tant, qu’elle a enfermé l’artiste chez lui, face à l’atroce miroir qu’est sa toile…
… Afin de ne pas rompre en m’enfermant dans les sphères trop spirituelles de la création d’art avec ce gros bon sens qui est nécessaire à notre condition incarnée et que spécialise dans l’atmosphère de l’atelier la présence de la chair ; j’ai donc pris des modèles nus.
La forme du corps, ses lignes, ses couleurs d’entre la vie et la mort ne m’intéressent pas ; c’est son climat affectif pur qui est valable.
La chair… ! ! ! !
De temps en temps, j’ai regardé tout de même le modèle…
… Très vite je me suis aperçu que c’était le bloc du corps lui-même, c’est-à-dire le tronc et encore une partie des cuisses qui me fascinaient. Les mains, les bras, la tête, les jambes, étaient sans importance. Le corps seul vit, tout-puissant, et ne pense pas. La tête, les bras, les mains sont des articulations intellectuelles autour de la chair qu’est le corps !
Le cœur bat sans qu’on y pense ; on ne peut l’arrêter soi-même. La digestion se fait sans notre intervention intellectuelle ni émotionnelle ; nous respirons sans nous en rendre compte.
Bien sûr, tout le corps est constitué de chair, mais la masse essentielle, c’est le tronc et les cuisses. C’est là où se trouve l’univers réel caché par l’univers de la perception.
Cette chair, donc, présente dans l’atelier, m’a longtemps stabilisé pendant l’illumination provoquée par l’exécution de mes monochromes. Elle m’a gardé dans l’esprit du culte de la « santé », de cette santé, qui nous fait vivre, insouciants et responsables à la fois, de notre participation essentielle à l’univers.
Forts, solides, puissants et fragiles comme les animaux en état de rêve éveillé dans le monde de la perception, comme le végétal et comme le minéral en état de transe dans ce même monde de la perception éphémère…
… Cette santé qui nous fait « être », la nature de la vie elle-même tout entière que nous sommes !
Pendant que je continuais toujours à peindre monochrome, presque automatiquement j’ai atteint l’immatériel qui m’a dit que j’étais bien un Occidental, un chrétien bien-pensant qui croit avec raison à la « résurrection des corps, à la résurrection de la chair ».
Toute une phénoménologie pure est alors apparue, mais une phénoménologie sans idées, ou plutôt sans aucun des systèmes de conventions officielles.
Ce qui apparaît est séparé de la forme et devient immédiateté.
« La marque de l’immédiat ». C’est ce qu’il me fallait !
… L’on comprendra aisément le processus : mes modèles ont d’abord ri de se voir transposées sur la toile en mono¬chrome, puis elles se sont accoutumées et ont aimé la valeur, la qualité-colore chaque fois différente de chaque toile, même pendant l’époque bleue où c’était pourtant le même ton, le même pigment, les mêmes procédés techniques à l’exécution. Puis lorsque j’ai commencé peu à peu à ne plus rien produire de tangible avec l’aventure de « l’immatériel » dans mon atelier débarrassé même des monochromes et vide en apparence, là, mes modèles ont, alors, voulu absolument faire quelque chose pour moi… Elles se sont ruées dans la couleur et, avec leur corps, ont peint mes monochromes. Elles étaient devenues des pinceaux vivants !
Déjà autrefois, j’avais refusé le pinceau, trop psychologique, pour peindre avec le rouleau, plus anonyme, et ainsi tâcher de créer une « distance », tout au moins intellectuelle, constante, entre la toile et moi, pendant l’exécution… Cette fois, oh miracle, de nouveau le pinceau, mais vivant cette fois, revenait : c’était la chair elle-même qui appliquait la couleur au support sous ma direction, avec une précision parfaite, me permettant, moi, de rester constamment à la distance « X » exacte de ma toile et ainsi dominer ma création d’une manière permanente pendant toute l’exécution.
De cette manière je restais propre, je ne me salissais plus avec la couleur, même pas le bout des doigts. Devant moi, sous ma direction, en collaboration absolue avec le modèle, s’accomplissait l’œuvre, et j’étais en mesure de me montrer digne d’elle, en « smoking », pour la recevoir comme il se doit, à sa naissance au monde tangible.
C’est à cette époque que j’ai vu apparaître à chaque séance les « marques du corps », qui disparaissaient d’ailleurs bien vite, car il fallait que tout devienne monochrome.
Ces marques, païennes dans ma religion de l’absolu monochrome, m’ont hypnotisé tout de suite, et je les ai travaillées clandestinement vis-à-vis de moi-même, longtemps, toujours en collaboration absolue avec les modèles, afin de bien partager les responsabilités en cas de faillite spirituelle.
Nous pratiquons, modèles et moi, une télékinèse scientifique parfaite et irréprochable. et c’est ainsi que j’ai présenté tout d’abord en privé, chez Robert Godet à Paris, au printemps 1958, puis, d’une manière plus perfectionnée encore, le 9 mars 1960, à la Galerie Internationale d’Art Contemporain : Les anthropométries de l’Époque Bleue.
… Hiroshima, les ombres d’Hiroshima ; dans le désert de la catastrophe atomique, elles ont été un témoignage sans doute terrible mais cependant un témoignage tout de même d’espoir de la survie et de la permanence, même immatérielle, de la chair.
Cette démonstration, plutôt technique, je l’ai voulue ainsi surtout pour déchirer le voile du temple de l’atelier. Ne tenir rien caché de mon procédé et mériter ainsi, peut-être, la « grâce » de recevoir plus tard, de nouveaux sujets d’émerveillement par de tels nouveaux trucs techniques tout aussi valables comme toujours, tout aussi peu importants, et dont les résultats continuent à m’étonner moi-même tout autant. Avec ou sans technique c’est toujours si bon de vaincre ! C’était mon moto de combat au Japon dans les championnats de Judo ! On m’a toujours appris en Judo que je devais atteindre la perfection technique pour pouvoir m’en moquer ; être constamment en mesure de la montrer à tous mes adversaires, et ainsi, bien qu’ils sachent tout, vaincre tout de même.
Les lambeaux de ce voile du temple de l’atelier déchirés me permettent même aujourd’hui d’obtenir de merveilleux suaires. Tout me sert.
Mon ancienne symphonie monoton de 1949, qui fut interprétée, sous ma direction, par le petit orchestre classique pendant l’exécution du 9 mars 1960, était destinée à créer « le silence-après » : après que tout fut terminé, dans chacun de nous tous, présents à cette manifestation.
Le silence… C’est cela même ma symphonie, et non le son lui-même, d’avant-pendant l’exécution. C’est ce silence si merveilleux qui donne la « chance » et qui donne même parfois la possibilité d’être vraiment heureux, ne serait-ce qu’un seul instant, pendant un instant incommensurable en durée.
Vaincre le silence, le dépecer, prendre sa peau et s’en vêtir pour ne plus jamais avoir froid spirituellement. Je me sens comme un vampire vis-à-vis de l’espace universel !
Mais, revenons aux faits ; toujours là dans l’atelier avec mes modèles, je lis le Journal de Delacroix en 1956 et soudain ces lignes : « J’adore ce petit potager, ce soleil doux sur tout cela me pénètre d’une joie secrète, d’un bien-être comparable à celui qu’on éprouve quand le corps est parfaitement en santé. Mais que tout cela est fugitif, je me suis trouvé une multitude de fois dans cet état délicieux, depuis les vingt jours que je passe ici. Il semble qu’il faudrait une “marque”, un souvenir particulier pour chacun de ces “moments” ».
Ce qu’il faut à un artiste, c’est un tempérament de reporter, de journaliste, mais dans le grand sens de ces mots, peut-être oubliés aujourd’hui.
Je comprends à présent que la marque spirituelle de ces états-moments, je l’ai, par mes monochromes. La marque des états-moments de la chair, je l’ai aussi par les empreintes arrachées aux corps de mes modèles.
… Mais la marque des états-moments de la nature ?
… Je bondis dehors et me voilà au bord de la rivière, dans les joncs et dans les roseaux. Je pulvérise de la couleur sur tout cela et le vent qui fait plier les fines tiges vient les appliquer avec précision et délicatesse sur ma toile que je présente ainsi à la nature frémissante : j’obtiens une marque végétale. Puis il se met à pleuvoir une pluie fine de printemps ; j’expose ma toile à la pluie et le tour est joué. J’ai la marque de la pluie ! une marque d’événement atmosphérique.
Une idée me vient : puisque je désire aussi climatiser la nature tout entière depuis si longtemps à l’aide, soit de miroirs solaires, soit d’autres techniques scientifiques non encore découvertes, cela après que les premiers pas auront été faits avec l’architecture de l’air que nous réalisons en ce moment en collaboration avec l’architecte Werner Ruhnau et qui permettra alors de vivre nu partout à l’aise dans les immenses régions que nous aurons tempérées et transformées en véritable paradis terrestre retrouvé. Il devient tout à fait naturel que le modèle sorte enfin avec moi de l’atelier et que, moi, je prenne les empreintes de la nature et que le modèle soit là soudain, en place, dans la nature, et marque aussi la toile là où elle se sent bien, dans l’herbe, dans les roseaux, au bord de l’eau ou sous la cascade, nue, d’une manière statique ou en mouvement, en vrai sujet de cette nature et enfin intégrée complètement.
Tous les événements des « sujets » de la nature, hommes, animaux, végétaux, minéraux, et les circonstances atmosphériques, tout cela m’intéresse pour mes naturemétries.
Je travaillerai même, je crois, non plus avec des couleurs, mais avec la transpiration des modèles mêlée de poussière avec leur propre sang peut-être, la sève des plantes, la couleur de la terre, etc., et le temps fera tourner au bleu monochrome I. K. B. les résultats obtenus.
Le feu est bien là, aussi, il me faut son empreinte !
Une ère anthropophagique s’approche, effarante en apparence seulement. Elle sera la réalisation pratique d’une manière universelle des si célèbres paroles : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et je demeure en lui. » Paroles spirituelles bien sûr mais qui seront pratiquées pendant un temps effectivement, avant l’avènement de l’ère bleue de paix et de gloire, en totale liberté édénique reconquise par l’homme sur la sensibilité immatérielle de l’univers.
Quoi qu’on en pense, tout ceci est de bien mauvais goût et c’est bien mon intention, je le crie très fort : « LE KITSCH, LE CORNY, LE MAUVAIS GOUT », c’est une nouvelle notion dans l’ART. Par la même occasion en passant, oublions l’ART tout court !
Le grand beau n’est vraiment vrai que s’il contient, intelligemment infiltré en lui, du « MAUVAIS GOUT AUTHENTIQUE », de « L’ARTIFICIEL EXASPERANT ET BIEN CONSCIENT » avec un doigt de « MALHONNETETE ».
Il faut être comme le FEU en soi dans la NATURE ; savoir être doux et cruel à la fois, savoir se CONTREDIRE. Alors, alors seulement l’on est bien de la famille des PRINCIPES D’EXPLICATION UNIVERSELLE.
… NON, je ne suis pas LITTERAIRE. Toutes mes manifestations passées ont été des EVENEMENTS. Lors de la première présentation du « VIDE » en 1957 chez Colette Allendy, déjà je libérais D’UN SEUL coup tout le théâtre « THEATRAL » de son joug MILLENAIRE de la PERSPECTIVE !
C’est ainsi que je désire faire comprendre, en publiant ce texte, à tous les artistes jeunes ou non que j’ai entraînés ces dernières années un peu partout dans le monde, dans cette voie de la « monochromie » puis dans « l’immatériel » et le « vide » (qu’ils sont loin d’avoir atteint encore d’ailleurs), que je n’ai pas changé de manière brusquement, en fait.
… En effet, depuis quelque temps l’on me répète que les adeptes du « mouvement monochrome » que j’ai créé dans le monde de l’art international d’aujourd’hui sont déconcertés par mes dernières œuvres.
… Eh bien… Rien n’est plus naturel que j’en sois arrivé là, et je suis sûr qu’ils y viendront eux aussi. Ils ont aussi été tout d’abord déconcertés par mes monochromes qu’ils ont ensuite pratiqués très vite avec enthousiasme, chacun à leur manière.
Je me sens aujourd’hui – en pensant à tout ce qui s’est passé – comme le ver dans le gruyère de l’histoire scientifique bien connue, qui mange, mange et fait des trous ; il fait le vide autour de lui et avance… de temps en temps, il rencontre un trou qu’il est obligé de contourner pour pouvoir avancer, pour pouvoir vivre, manger quoi !
Un jour, il n’y a plus de gruyère parce qu’il a tout mangé ; il n’y a plus que du vide, le grand vide, il est alors lévitant, libre, heureux dans l’espace, mais un instant seulement, puis il tombe tout naturellement sur un autre fromage et il continue à manger et à créer le vide autour de lui, et cela me rappelle un poème que j’ai écrit à l’âge de onze ans, et que ma mère a sagement conservé pour moi : il dit bien ce que j’ai toujours voulu dire :

LE SILENCE

Le léger bruit d’une feuille morte,
traînée par le vent
Une pierre qui tombe
C’est là, le petit trou creusé
L’espace silencieux se débat.
Tout à coup, des ombres, des pas,
Un berger, son armée de moutons à côté de lui
Les clochettes teintent de plus belle.
Ça y est, il a gagné !
Le silence, autour de lui est…
… Derrière son passage.
Paris, 1939

… Ce n’est pas avec des Rockets, des Spoutniks ou des fusées que l’homme moderne réalisera la conquête de l’espace. Cela, c’est le rêve des scientifiques d’aujourd’hui qui vivent dans un état d’âme romantique et sentimental du XIXe siècle.
C’est par la force terrible mais pacifique de la sensibilité que l’homme ira habiter l’espace. C’est par imprégnation de la sensibilité de l’homme dans l’espace que se fera la véritable conquête de cet espace tant convoité. Car la sensibilité de l’homme peut tout dans la réalité immatérielle ; elle peut même lire dans la mémoire de la nature du passé, du présent et du futur.
Elle est notre puissance d’action effective extradimensionnelle.
« Des preuves ? Des Précédents ? :
… Dante dans la Divine Comédie, décrit avec précision la Croix du Sud, constellation invisible dans l’hémisphère nord et qu’aucun voyageur de son temps ne peut avoir décelée. Swift, dans “Le Voyage à Laputa”, donne les distances et les périodes de rotation des deux satellites de Mars, inconnus à l’époque. Quand l’astronome américain Asaph Hall les découvre en 1877 et s’aperçoit que ses mesures correspondent aux indications de Swift, saisi d’une sorte de panique, il les nomme Phobos et Deimos : peur et terreur. »
Que vive l’authentique réalisme d’aujourd’hui et de demain que je désire faire vivre avec le meilleur de moi-même en totale liberté de l’esprit et de la chair.

1960